Des parents kabyles, turcs, arabes et latins n'ont jamais eu besoin de se concerter pour arriver à la même idée. Dans chacune de ces langues existe un prénom qui signifie simplement étoile, et dans chacune il est porté depuis des siècles. C'est l'une des rares intuitions que presque toutes les cultures du pourtour méditerranéen partagent.

L'amas des Pléiades. Crédit : NASA, ESA, AURA/Caltech, Palomar Observatory, domaine public
Itri, l'étoile amazighe
En tamazight, itri veut dire étoile. Le mot se retrouve en kabyle comme en tarifit, et circule aussi sous les graphies Idri ou Ideri selon les régions.
C'est un prénom mixte, court, qui se prononce facilement en français, et qui a l'avantage rare d'être transparent : il ne demande aucune explication à qui parle la langue, et il garde une part de mystère pour les autres. Dans les familles qui cherchent un prénom amazigh sans tomber dans les grands classiques, il revient souvent, et pour de bonnes raisons.
Yıldız, du vieux-turc
Le turc a son équivalent exact. Yıldız signifie étoile, et descend du vieux-turc yulduz, qui portait déjà le même sens il y a plus de mille ans.
C'est un prénom féminin très répandu en Turquie, également porté comme nom de famille. En France on le croise surtout dans les familles d'origine turque, et sa prononciation pose moins de difficultés qu'il n'y paraît : la première syllabe se dit avec un i sourd, proche du son que l'on fait en français dans « je » sans la consonne.
Soraya, ou les sept sœurs
Soraya est le plus connu des trois en France, et c'est aussi celui dont l'origine est la plus précise.
Le prénom vient de l'arabe Thurayyā, qui ne désigne pas une étoile isolée mais un amas : les Pléiades, ce petit groupe serré visible à l'œil nu dans la constellation du Taureau. On en distingue six ou sept selon la qualité du ciel et de la vue, d'où le surnom des sept sœurs que leur donne aussi la mythologie grecque.
Le nom a voyagé par la poésie arabe préislamique, puis par la culture persane, où les astres tenaient une place centrale dans l'imaginaire. Il est arrivé en France au vingtième siècle et ne l'a plus quittée.
Il y a quelque chose de juste dans ce choix : appeler sa fille du nom d'un groupe d'étoiles plutôt que d'une seule, c'est nommer une constellation familiale autant qu'une personne.
Estelle, Stella et la filière latine
La branche latine est la plus directe de toutes. Stella, en latin, veut dire étoile, sans détour ni métaphore. Estelle en est la forme française, Stella la forme italienne restée telle quelle, et l'on retrouve la même racine dans l'espagnol Estrella.
Estelle a connu un vrai pic en France dans les années soixante-dix et quatre-vingt, puis un reflux, et revient doucement depuis quelques années, comme souvent les prénoms qui ont sauté une génération.
Nour, Najma et la famille des prénoms lumineux
À côté des prénoms qui disent exactement étoile, il existe une deuxième famille, plus large, construite autour de la lumière.
Nour, en arabe, signifie lumière, et c'est aujourd'hui l'un des prénoms mixtes les plus donnés en France. Najma vient de najm, étoile, et reste plus rare dans l'Hexagone qu'au Maghreb. Du côté latin, Lucie et Luc descendent de lux, la lumière, ce qui les place discrètement dans la même famille sans que personne y pense.
Cette parenté explique pourquoi ces prénoms fonctionnent bien ensemble dans une fratrie. Estelle et Lucie, Itri et Nour : l'écho est là, mais il reste assez discret pour ne pas tomber dans l'assortiment forcé que les parents cherchent en général à éviter.
Pourquoi les étoiles, partout ?
La convergence n'a rien d'un hasard. Avant l'électricité, le ciel nocturne faisait partie du quotidien de tout le monde, pas seulement des astronomes. On s'orientait avec, on semait avec, on calculait les mois avec.
Les étoiles réunissaient aussi deux qualités que les parents cherchent dans un prénom. Elles sont visibles par tous, donc le nom parle immédiatement. Et elles sont stables : elles reviennent chaque année à la même place, ce qui en fait une promesse de permanence facile à comprendre, y compris pour ceux qui n'ont jamais lu une carte du ciel.
Les prénoms de fleurs se démodent, les prénoms d'étoiles beaucoup moins.

Photo : Michael C. Shaw, National Park Service, domaine public
Le geste inverse
Depuis quelques années, certains parents font le chemin dans l'autre sens : plutôt que de donner à l'enfant le nom d'une étoile, ils donnent à une étoile le nom de l'enfant. Des registres permettent d'acheter une étoile et lui donner un nom, avec un certificat et une carte du ciel à la date de naissance.
Une précision s'impose, parce qu'elle est rarement faite clairement : ces registres sont privés et commémoratifs. L'Union astronomique internationale est seule à attribuer les dénominations officielles, et ne reconnaît pas les noms vendus par des tiers. Personne ne devient propriétaire de quoi que ce soit dans le ciel.
Cela dit, l'objet a le même usage qu'une plaque gravée ou qu'un arbre planté pour une naissance : il fixe une date et donne un prétexte pour lever la tête. Beaucoup de familles l'offrent pour cette raison-là, sans se raconter d'histoires sur le reste.
Choisir un prénom d'étoile aujourd'hui
Si l'idée vous plaît, quelques repères pratiques. Itri et Yıldız restent rares en France, ce qui est un avantage ou un inconvénient selon ce que vous cherchez. Soraya est installé, bien identifié, et ne surprendra personne à l'école. Estelle est en train de revenir, donc il pourrait être moins rare dans dix ans qu'il ne l'est aujourd'hui.
Et si vous voulez vérifier ce que vous choisissez, le test est simple : les Pléiades sont visibles de novembre à mars, assez haut dans le ciel, et se repèrent sans instrument. Une petite tache floue qui se transforme en poignée d'étoiles dès qu'on la regarde un peu de côté. C'est exactement ce que voyaient les gens qui ont inventé ces prénoms, avec les mêmes yeux et sans aucun instrument.
Et si le prénom retenu finit par être tout autre chose, l'excursion n'aura rien coûté.